La gymnastique holistique :
une “gymnastique douce” ?

Par Anne-France Bienassis

« La douceur n’est pas un luxe mais une exigence capitale
pour revenir à nos sens ». Jon Kabat-Zin

Il n’est pas facile de trouver les mots justes pour expliquer ce qu’est la Gymnastique Holistique puisqu’elle repose sur l’expérience corporelle et le ressenti. Très souvent, le plus simple et le plus rapide est d’indiquer qu’il s’agit d’une forme de « gymnastique douce ». Mais cette expression conduit à des malentendus car elle désigne aussi bien la gymnastique traditionnelle pratiquée de manière ralentie et amollie, que des techniques corporelles spécifiques qui se démarquent de la dite gymnastique traditionnelle, tant dans leurs modalités et leurs buts, que dans leur pédagogie. Dans le premier cas, on associe la gymnastique douce à un pis aller, destiné à un public vieillissant ou mal en point, ou enseigné par des professeurs en fin de carrière qui lèvent le pied parce qu’ils n’ont plus la condition physique d’antan ; dans le second cas, on revendique une approche qui remet en question non seulement la notion même de gymnastique telle qu’on l’envisage couramment en Occident, mais aussi la relation que le pratiquant entretient avec son corps et sa santé.

C’est à cette deuxième catégorie de gymnastique douce que la Gymnastique Holistique appartient. La douceur, c’est-à-dire le refus de brutaliser le corps, est pour elle un choix délibéré, qui relève de la philosophie de vie et du rapport à soi-même, et une stratégie pour s’approprier son corps avec patience et obstination.

Rappelons que contrairement à l’Asie par exemple où la gymnastique est pratiquée depuis l’antiquité et fait partie de l’hygiène de vie quotidienne au même titre que la diététique, l’Europe n’a mis au point sa gymnastique qu’au 18siècle, et qu’elle l’a pensée avant tout dans la perspective d’entraîner ses soldats à devenir plus solides, plus durs au mal, et plus dociles. Rien d’étonnant dans ces conditions qu’elle n’en soit encore qu’à ses balbutiements, que lui soit attachée l’idée de force et de douleur et qu’il nous soit parfois difficile de renoncer aux « no pain no gain[1] » divers et variés qu’on lui accole et qu’on nous assène depuis l’enfance. Sans oublier le préalable d’une tradition chrétienne qui oppose corps et esprit, et voue la chair aux mortifications.

En faisant le choix de la douceur, la Gymnastique Holistique implique que le corps soit envisagé non pas comme une mécanique que l’on doit « pousser » au maximum, et dont on doit entretenir les pièces et les rouages un à un, mais comme un organisme vivant, sensible, qui répond à l’environnement dans lequel il évolue, aux évènements auxquels il fait face, aux activités qu’il accomplit, aux émotions et aux réflexions qui le traversent, à l’esprit qui l’anime.

Au lieu de saucissonner le corps et de travailler analytiquement, qui le biceps, qui le quadriceps, qui les pectoraux, la Gymnastique Holistique prend en considération la globalité du corps (l’agencement du squelette, la continuité des chaînes musculaires, l’organisation neuro-musculaire), autrement dit ce qui relie les parties du corps entre elles, ce qui les relie au tout, comment elles se combinent et comment on peut user de l’ensemble pour bouger harmonieusement et efficacement : on s’aperçoit alors qu’en mobilisant les chevilles, on intervient sur le bassin, qu’en libérant la cage thoracique, on joue sur les courbures de la colonne vertébrale (etc…) et l’on prend conscience des effets secondaires et des dommages collatéraux engendrés par le travail en force (placement ostéo-articulaire aléatoire, blocage de la respiration, tensions musculaires nuisibles, stagnation de l’énergie, usure articulaire prématurée). Douceur et tonicité sont parfaitement compatibles : détente et tonification doivent être développées de manière équilibrée car elles sont les deux pôles indissociables et complémentaires d’un travail musculaire sain et durable.
En outre, seule une pratique toute en finesse permet d’accéder à la structure corporelle, à la musculature profonde, aux fascias et aux aponévroses, la gymnastique devenant ainsi une sorte d’ostéopathie appliquée par soi-même à soi-même.

La douceur et la lenteur, qui vont de pair, sont aussi les conditions sine qua non d’un travail en conscience : il nous faut exécuter les mouvements calmement pour percevoir les myriades d’infimes évènements qui se produisent des pieds à la tête au moindre de nos gestes ; il nous faut rompre avec la frénésie ambiante pour en revenir au rythme qui nous est propre ; il faut prendre le temps de tâtonner pour trouver le placement le plus confortable et le plus sûr, et s’y ancrer tout au long de l’exercice ; pour ne pas courir après le mouvement ni se laisser embarquer par lui, pour le vivre pleinement à chaque instant, accueillir les surprises qu’il nous réserve et y réagir adéquatement. C’est seulement alors que se révèlent la globalité du corps et l’unité corps/esprit.

Si la douceur est de mise dans la façon de pratiquer les mouvements, elle l’est aussi dans l’art de transmettre le travail : on abandonne la pédagogie du modèle utilisée d’ordinaire en gymnastique ; l’enseignant en Gymnastique Holistique ne montre pas les mouvements, il n’impose pas son corps et sa façon de bouger comme une référence et un cadre. Il ne claironne pas ses consignes comme un adjudant chef devant son régiment ; il décrit les mouvements d’une voix posée, faisant fi des omniprésentes musiques de fond, et va à la rencontre de chaque personne pour veiller à son placement et adapter les exercices si nécessaire. Le nombre d’élèves étant limité, la condition physique et les processus d’apprentissage des uns et des autres peuvent être pris en compte ; et chacun est incité à être profondément à l’écoute de lui-même, à repérer ce qui est bon pour lui, à se respecter, si bien que la bienveillance de la pratique l’amène à un état de bien-être intérieur et d’apaisement.

Opter pour un travail corporel doux peut alors signifier que l’on est capable de dire non à la violence qui nous entoure, aux rythmes que la société nous impose, aux stimulations dont elle assaille exagérément nos sens, à l’immobilité et au morcellement auxquels elle condamne notre corps  ; et que l’on se donne les moyens de s’y soustraire pour se retrouver, se rassembler, se régénérer et se remettre en mouvement.

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[1] « sans douleur pas de résultat » vieil adage remis au goût du jour par Jane Fonda dans les années 80, à l’avènement de l’aérobic, avec « Feel the burn » (« sentez la brûlure ») autre rengaine chère à l’interprète de « On achève bien les chevaux » et supposée évaluer la qualité du travail musculaire.

 

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